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Publié : 28 janvier

Qui était Anna Judic ?

Anna Judic : Sa biographie

Un document, paru en 1989 dans le Bulletin de la Société d’Etudes d’Avallon, à l’occasion du 150e anniversaire de la naissance d’Anna JUDIC, nous fournit de précieux renseignements sur le personnage qui a l’honneur (usurpé pour certains !) d’avoir donné son nom à ce monument, jusqu’alors anonyme, qu’était notre cher bahut ! Je m’inspire largement de ce document pour vous présenter « l’enfant » de Semur, la « fille » de Paris, la « dame » d’Avallon.

Née à Semur-en-Auxois, le 18 juillet 1849, (voir la plaque commémorative apposée au-dessus de sa maison natale, rue Buffon) Louise-Marie DAMIEN, de son nom de jeune fille, entra au Conservatoire de Paris à… quinze ans et débuta au Théâtre du Gymnase en 1867 (en était le directeur, à l’époque, un certain LEMOINE-MONTIGNY, oncle de la mère d’Anna). La même année, elle épousa Emile ISRAËL, dit JUDIC, qui fut en quelque sorte son Pygmalion. Il était régisseur du café-concert L’Edorado où elle entra en 1868.

Elle entama sa vraie carrière après la guerre de 1870 : elle joua au Théâtre de la Gaîté dans une pièce de Victorien SARDOU puis, en 1872, débuta aux Bouffes-Parisiens où elle rencontra le journaliste Albert MILLAUD, auteur également de livrets d’opérettes. Il deviendra son autre…« protecteur » !

Sacrée « diva du vaudeville et de l’opérette », Anna JUDIC acquit la gloire et la fortune liées aux succès populaires des œuvres de l’époque allant de La Belle Hélène d’OFFENBACH aux titres moins prestigieux et plus…« douteux » de Niniche et autre Mamzelle Nitouche, spécialement créés pour elle !

Pendant plus de dix ans, la chanteuse-comédienne (ou comédienne-chanteuse !) se révèlera la reine d’un genre, certes fragile et limité, mais ô combien prisé à l’époque ! Très riche au début des années 1890, elle achète un hôtel particulier à Paris et une maison de campagne…à Avallon, baptisée La Ferme des Nids. Après la mort de son mari, s’amorce le déclin de sa carrière en même temps que celui du genre de l’opérette, consécutif à la disparition de Jacques OFFENBACH. Elle continue de se produire, cependant, jusqu’en 1900, par exemple lors de l’Exposition Universelle ou effectue des tournées qui la mènent en Russie ou en Amérique. Elle nourrit même l’espoir d’être engagée à la Comédie-Française maintenant qu’elle se consacre plutôt au théâtre dramatique. Naturellement, l’artiste lyrique ne verra pas s’ouvrir pour elle les portes de la noble institution !

Les dix dernières années de sa vie, elle partage son temps entre Paris et Avallon avec une nette préférence pour sa retraite bourguignonne où elle joue les bonnes dames et…les fermières, grande fournisseuse de l’Institut Pasteur en souris blanches, par exemple, ou encore, spécialisée dans les gallinacés, elle obtient même, en 1906, la médaille du…Mérite agricole qui, à ses yeux, n’est pas l’un des moindres de ses titres de gloire ! Elle accueille dans son domaine d’Avallon des célébrités de l’époque comme la comédienne Cécile SOREL, le photographe REUTLINGER, l’écrivain Octave MIRBEAU… Elle restera toujours liée au théâtre, ne serait-ce que par l’un de ses fils, devenu directeur du Châtelet.

Elle mourut en 1911, à Golfe-Juan, mais fut immortalisée en quelque sorte à travers le personnage qu’elle inspira à ZOLA. L’auteur de Nana rencontra Anna Judic en 1878 qu’il transposa dans son roman sous le nom de… Rose MIGNON. On peut partager avec ZOLA le mépris du genre dans lequel s’est illustrée notre compatriote mais convenir, peut-être, comme l’écrit Henri MITTERRAND, en conclusion de son article, dans le Bulletin susnommé, qu’elle a la séduction d’ « une jeune Bourguignonne qui n’avait pas froid aux yeux, dont le charme et le talent firent d’elle pour quelque temps l’une des personnalités emblématiques de la vie parisienne, un symbole en quelque sorte de la Belle-Epoque ».

Par Annie GONNEAUD-GALICH

Anna, Super Nana ?

Anna Judic aurait été le modèle d’Émile Zola pour le portrait de son héroïne Nana. Une des raisons, parmi d’autres, pour que le choix d’Anna Judic comme nom pour notre lycée de Semur ait suscité bien des débats, controverses et querelles picrocholines.

Disons tout de suite que beaucoup d’actrices, de demi-mondaines ou de courtisanes du Second Empire ont été, elles aussi, perçues comme des inspiratrices potentielles de Nana, personnage central du roman éponyme de Zola, publié en 1880 : Nana, séduisante « cocotte », blonde Vénus nue à l’affiche du Théâtre des Variétés, croqueuse d’hommes et de fortunes et finalement ruinée par une vie de luxe et de plaisirs. Parmi ces « cocottes » censées avoir incarné Nana, on peut citer Blanche d’Antigny, Mény Laurent, ou encore la très belle Cora Pearl , maîtresse, entre autres, du prince Napoléon et du duc de Morny.

Alors qui Nana incarne-t-elle vraiment ? Peut-on ajouter Anna Judic à cette liste ? Anna Judic serait-elle, en quelque sorte, une Nana Judic ?

Avec son roman Nana, qui s’inscrit dans la longue saga des Rougon-Macquart, Zola projetait de dépeindre le monde hypocrite et les mœurs dévoyées du théâtre de la fin du XIXe siècle. On sait bien qu’on ne fait pas de bonne littérature avec de bons sentiments. Et le choix de Zola indique aussi que, si ces actrices parisiennes et la représentation qu’elles donnaient d’elles-mêmes, hantaient bien souvent l’imaginaire des spectateurs, ces femmes fascinantes et libérées pouvaient tout aussi bien hanter et, de surcroit, féconder celui des auteurs ! « Théâtre et demi-monde ne font parfois qu’un […] Et l’actrice, tout autant que la femme idéale, peut bien représenter la femme dégradée. […] Elle reflète la société qui l’a engendrée et qui ne cesse de la regarder, elle se prête à tous ses fantasmes […]. » (1). Mais l’univers du théâtre était étranger à Zola. Comment ce dernier allait-il donc s’y prendre pour le décrire ?

C’est George Holden, écrivain britannique et traducteur de Zola, qui nous le révèle (2) en nous disant que l’écrivain s’est tourné vers son ami Ludovic Halévy, le librettiste de la plupart des opérettes d’Offenbach, pour s’informer. Celui-ci pensa que la meilleure façon de répondre à ses interrogations était d’emmener Zola au Théâtre des Variétés voir Anna Judic qui y brillait dans l’opérette Niniche d’Alfred Hennequin et Albert Millaud. C’était le 15 février 1878. Halévy présenta-t-il Zola à Anna Judic à l’issue du spectacle ? Vraisemblablement pas, Georges Holden le mentionnerait.

Il précise seulement, qu’en attendant que la représentation ne commence, Halévy a raconté à Zola ce qu’il savait de la vie amoureuse d’Anna Judic. Oui, son mari (épousé en 1866, alors qu’elle n’avait que 17 ans) s’était battu, il y avait de cela quelques années, avec Albert Millaud dans les coulisses des Bouffes-Parisiens lorsqu’il avait appris les infidélités de sa femme avec celui qui allait devenir le second mari d’Anna en 1874. Ensuite, reprenant ses esprits, et voyant le parti financier qu’il pouvait tirer d’une telle situation (eh oui !) Émile Judic avait totalement changé de point de vue, fermant les yeux sur la liaison d’Anna et allant même jusqu’à l’encourager ! On imagine bien cette situation vaudevillesque : le mari trompé qui se consacre pleinement à la gestion fructueuse des affaires de …cœur de sa femme ! On voit bien ici que, contrairement à ce que disait Feydeau, les maris trompés ne sont pas toujours des imbéciles ! (3)
George Holden rapporte encore que Zola note avec précision tout ce que lui raconte Halévy sur ce ménage à trois. Ce singulier trio que Zola reconstituera dans son roman Nana avec les personnages de Mignon (Judic), de sa femme Rose (Anna) et de son amant Fauchery (Millaud). Ainsi donc c’est le couple Judic, et pas seulement Anna, qui aura servi de calque aux Mignon du roman. Voilà. Anna Judic n’aura pas servi de modèle au personnage de Nana, pas plus que telle ou telle autre actrice d’ailleurs. Pour son personnage, Zola s’est inspiré d’un large éventail de « cocottes » adulées.

Car comme nous aujourd’hui, au moment de la publication du roman tout un chacun, dans la bonne société de l’époque, a essayé d’identifier dans le personnage de Nana une personne précise, en oubliant, cependant, que Nana est une œuvre littéraire autonome qui se fonde sur des références à un réel certes, mais un réel transformé et adapté par son auteur.

Bien sûr, Anna Judic fut une comédienne qui joua à certains moments les ingénues perverses. Bien sûr, d’après Paulus, un de ses contemporains, chanteur de Caf’Conc, Anna Judic « avait tout pour elle : talent, charme et beauté. Des yeux à damner tous les saints, y compris le récalcitrant Saint Antoine ! » (4) mais, au panthéon des « cocottes », son nom n’apparaît pas. Jusqu’à preuve du contraire, Anna ne fut jamais une « déniaiseuse de ducs » et n’eut point d’amants de haut vol, hormis peut-être une liaison avec le prince de Galles, le futur Edward VII, roi d’Angleterre. A l’occasion de son décès, Le Monde Illustré, daté de la semaine du 22 avril 1911, titrera sur la disparition de « l’exquise artiste Anna Judic, une des figures les plus originales du théâtre contemporain ».

En cette fin de XIXe siècle, où bonne société et monde du théâtre confondaient souvent modernité et libération des mœurs, Anna Judic (suspectée d’être une femme légère, s’étant affranchie des conventions d’une société dominée par des hommes qui, eux, pouvaient tout se permettre) parce qu’elle était belle et attirante, a sans nul doute focalisé sur elle le désir de beaucoup de ces messieurs et, par la même occasion, n’a pas manqué non plus d’être accablée de leur opprobre hypocrite.
Un exemple de plus où l’on voit qu’il n’y a pas loin du Capitole à la Roche Tarpéienne !…

“All the world is a stage, and all the men and women merely players : they have their exits and entrances ; and one man in his time plays many parts […]” William Shakespeare (5)

Par Georges GONNOT

(1) Citations tirées de L’actrice et ses doubles, Sylvie Jouanny, Droz, 2002
(2) George Holden in Introduction to « Nana », Penguin Classics, 1972
(3) In Le Dindon : “Les maris des femmes qui nous plaisent sont toujours des imbéciles”
(4) Mémoires de Paulus : Trente ans de CaféConcert (site internet : Du temps descerises aux feuilles mortes, 2008)
(5) William Shakespeare, As You Like It, 1559, (Comme il vous plaira 2/7 ) : « Le monde entier est une scène de théâtre. Tous les hommes et toutes les femmes ne sont que des acteurs : ils ont leurs entrées et leurs sorties. Et, au cours de sa vie, un seul être humain joue bon nombre de rôles différents. »